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JACQUES PREVERT Version imprimable

 
"Grand bal du printemps"
 
Jacques Prévert (poète) & Izis (photographe) 
 

Reprise d'un album dont la première publication date de 1951. Superbe livre publié aux Editions du Cherche Midi sous la direction artistique de Jean Paul Liegeois. Prévert et Izis nous entraînent dans une visite insolite de Paris, avec des poèmes du premier, illustrés de photos du second, tous deux en communion. Cette promenade dans le Paris des quartiers populaires, où se côtoient fêtards et misèreux, enfants et étrangers, est originale et profondément humaine. 

Gérard Gorsse, juin 2008 
 

Voici le texte "Etranges étrangers" de jacques Prévert, issu de "Grand bal du printemps" publié par le Cherche-Midi Editeur, 2008

Fatras, succession Jacques Prévert, pour les droits internet.

Un grand merci à Madame Eugénie Bachelot Prévert pour cette autorisation qu'elle m'a si gentiment donnée.

 

Etranges étrangers

Kabyles de la chapelle et des quais de Javel

homme des pays loin

cobayes des colonies

Doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d'Italie

Boumians de la porte de Saint-Ouen

Apatrides d'Auber'villiers

brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris

ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied

au beau milieu des rues

Tunisiens de Grenelle

embauchés débauchés

manoeuvres désoeuvrés

Polacks du marais du temple des Rosiers

 

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone

pêcheurs des Baléares ou bien du Finistèrre

rescapés de Franco

et déportés de France et de Navarre

pour avoir défendu en souvenir de la vôtre

la liberté des autres

 

Esclaves noirs de Fréjus

tiraillés et parqués

au bord d'une petite mer

où peu vous vous baignez

 

Esclaves noirs de Fréjus

qui évoquez chaque soir

dans les locaux disciplinaires

avec une vieille boîte a cigare

et quelques bouts de fil de fer

tous les échos de vos villages

tous les oiseaux de vos forêts

et ne venez dans la capitale

que pour fêter le pas cadencé

la prise de la Bastille le quatorze juillet

 

Enfants du Sénégal

dépatriés expatriés et naturalisés

 

Enfants indochinois

jongleurs aux innocents couteaux

qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés

de jolis dragons d'or faits de papier plié

 

Enfants trop tôt grandis et si vite en allés

qui dormez aujourd'hui de retour au pays

le visage dans la terre

et des bombes incendiaires labourant vos rizières

 

On vous a renvoyé

la monnaie de vos papiers dorés

on vous a retourné

vos petits couteaux dans le dos

 

Etranges étrangers

 

Vous êtes de la ville

vous êtes de sa vie

même si mal en vivez

même si vous en mourez 

 

 

 

 
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