"La chanson libertaire en Amérique Latine"
Interview de Victor Enrique Alba par Luisa Rendon
Décembre 2007
- Comment est née la chanson libertaire en Amérique latine ?
- C'est une question difficile parce
qu'il y a beaucoup d'influences... Parler de la chanson populaire
anarchiste en Amérique latine c'est évoquer, sans effort, des noms
comme Víctor Jara, Alí Primera, Carlos Puebla, Inti Illimani ou Silvio
Rodriguez.... Mais leur révolte musicale est seulement une petite
partie. Il y a aussi d'autres manières de chanter la lutte
révolutionnaire du continent.
Par exemple, Angel Cappelletti (un des
historiens de l'idéal libertaire en Amérique latine) affirme que
l'anarchisme possède une vaste tradition sur le continent, riche
de luttes pacifiques ou violentes avec des manifestations
d'héroïsme... Les groupes syndicalistes ont développé pendant les
premières années du XXème siècle une vaste oeuvre culturelle adressée
aux majorités ouvrières et campagnardes. Plus tard les discours dans
les journaux étaient portés au théâtre, aux arts plastiques et
transformés en poésies et en chansons. En Argentine les "Payadores"
libertaires étaient des chroniqueurs des luttes agricoles dans le cône
sud.... Ainsi des auteurs de tangos et milongas étaient des activistes
de l'idéal libertaire et ils étaient pour les luttes ouvrières et
contre la répression gouvernementale.
Ici au Mexique, les "corridos"
Zapatistas et Magonistas, chantaient les revendications de la terre et
de la liberté et d'autres demandes de signe anarchiste clair.
Mais la chanson libertaire trouve son
plus grand développement liée à l'agitation promue par la centrale
Workers Industriel syndical of the World (IWW).
Il a toujours existé des chansons dans
les révolutions, mais grâce aux grèves ouvrières, les chansons ont été
vues d'une manière différente, étant la façon de protester contre un
système, et non pas que seulement observer les problèmes... La chanson
ne racontait pas un problème, la chanson était une arme pour combattre.
Tout a été l'idée d'un homme suédois
appelé Joe Hill.. La formule de Hill était simple et efficace. Il
prenait les mélodies des chansons populaires de l'époque et il leur
ajoutait des strophes ingénieuses et combatives. Pour lui une chanson,
apprise et répétée incessamment, était la meilleure propagande. L'IWW a
commencé à publier les chansons ouvrières dans des brochures appelées
"Red Songbook". Dans ces livres il y avait des compositions de Hill
considérées par lui comme "chansons pour aviver les flammes du
mécontentement", avec des noms comme “The preacher and the slave",
“Casey Jones, the union scab” et “When the Shanon River run”...
En 1914 il y a eu un complot pour faire
taire sa voix. Coupable d'avoir assassiné un policier et son fils
dans un assaut, il sera enfermé 22 mois en prison. Dans la prison il a
continué à composer et à encourager ses compagnons à continuer les
grèves sans repos, plus tard Joe Hill a été condamné à mort.
- La guerre civile espagnole influence la chanson d'auteur?
- Après la guerre civile espagnole un
silence s'est produit, un silence qui menaçait depuis toujours la vie
et le mot, qui avec la dictature a eu d'avantage d'effet plus lourd.
Les experts fixent l'année 56 comme
l'année de la naissance de la chanson d'auteur. À la fin des 50 on
commençait à écouter les bruits des admirables chansons françaises de
Brel, Brassens, Ferré... Arrivaient aussi les échos des "folk
syndicalistes américains" comme Seeger, Guthrie, Mavinna Reynolds,
Huddie Ledbetter...
Puis est née la musique de Violeta Parra
et Atahualpa Yupanqui. Et dans les années 60 les voix des compagnons
portugais, José Afonso et Luis Cilia... Je crois que grâce à la musique
de Violeta Parra et Atahualpa Yupanqui est apparue déjà la nouvelle
chanson en Amérique Latine: Víctor Jara, Isabel y Ángel Parra, Daniel
Viglietti ont donné l'élan définitif avec la nouvelle chanson folk
américaine de Bob Dylan et Joan Baez.
La chanson française a été curieusement
la première influence pour beaucoup de musiciens anarchistes : c'était
celle-là née juste après la 2ème Guerre Mondiale, avec des textes
intelligents, poétiques et satiriques.
Les mots de Jacques Brel, la critique de
Brassens, l'anarchisme de Ferre et la passion d'Edith Piaf ont été pour
beaucoup l'inspiration vers la recherche de la liberté... Edith Piaf
est vue comme une femme rebelle et révolutionnaire, quelqu'un qui a
changé beaucoup la pensée de beaucoup, pour nous, elle a été rebelle,
non une femme romantique!!
C'est très évident que le style
popularisé par Brassens ('ironie et les histoires de rue) se reflète
dans des sujets d'Espagnols consacrés comme Serrat et d'autres comme
Joaquin Sabina.
La chanson américaine a été adoptée par ceux-là un peu plus progressifs
dans la musique."El Grup de Folk" et" Nuestro pequeño mundo" ont vu la
force de protestation que ces auteurs avaient en plus que la chanson
traditionnelle de leur pays.
Le Grup de Folk a aidé à diffuser Seeger
et Guthrie, mais aussi d'autres plus modernes comme Bob Dylan. Les
vieilles chansons syndicalistes des années 40 et 50 ont commencé à être
traduites dans toutes les langues... Elles étaient des versions
linguistiques d'une même chanson américaine des syndicats cotonniers
des travailleurs noirs. Toutefois, je pense que bien que celles-ci
aient d'importantes influences, ici en Amérique Latine on comprenait
mieux la chanson portugaise pour de simples raisons :
1º la facilité de la langue
2º la similitude des sujets :
Elles étaient toutes des terres sans liberté, avec les mêmes problèmes
des travailleurs et des paysans et de leur lutte contre le pouvoir.
Violeta Parra et Atahualpa Yupanqui ont été semeurs de graines ici et
là (et même en Amérique du Nord) : c'était une chanson influencée par
la pensée sociale de gauche et par l"indigenismo" qui était une chanson
pour les paysans.
C'est très important de mentionner la
Nueva Trova Cubana qui est apparue après la révolution de Fidel Castro,
avec Pablo Milanés, Silvio Rodriguez, et Carlos Puebla ils se sont
consacrés à exporter l'idée révolutionnaire au travers de la musique...
Et Victor Jara... Je crois que l'image de Víctor Jara a grandi parce
qu'il l'a fait au prix de sa vie... Il est un symbole pour tous, un
compagnon dont on peut se revendiquer : beaucoup de ceux qui le
connaissaient n'auraient jamais pensé qu'il tomberait, victime de la
répression.
- Comment définirais-tu un musicien, un chanteur libertaire?
- Comme le dit l'adjectif, quelqu'un qui
combat pour sa liberté de choisir, de choisir son futur, celui qui
utilise la musique pour réveiller les consciences... Mais, et c'est
clair, que les libertaires sont pour le libre marché, la libre
concurrence. Ils sont respectueux des avis contraires et ils
analysent... Etre libertaire c'est chercher la paix de l'esprit. On
cherche jamais le désordre ou la violence, la pensée libertaire faire
vivre le débat politique.
Victor Jara, chanteur libertaire, nous a
donné une vision différente du monde avec la poésie et la chanson, avec
la beauté et avec l'intelligence.
Son oeuvre musicale est enrichie par son désir continuel de réveiller
l'homme, par sa faim de justice et de savoir, par l'angoisse
d'approfondir chaque fois plus les questions sur lui-même et sur son
destin...
Jara a travaillé diverses choses,
jusqu'à être considéré comme l'idole de la chanson Chilienne dans le
pleine effervescence populaire du gouvernement de Salvador Allende.
Jara provenait d'une famille pauvre mais très talentueuse.
Il était arrivé en 1944 à Santiago, où il a étudié, il a accompli son
service militaire et, en 1953, il s'est incorporé au choeur de
l'Université du Chili... Donc, il a étudié la direction dans l'École de
Théâtre de l'Université du Chili et, dans les années 60, il a été
consacré comme un des meilleurs directeurs de la scène Chilien.
Mais, c'est la musique populaire qui l'a
rendu célèbre, en commençant en 1957 avec le groupe Cuncumén, chargé de
revendications sociales des travailleurs. Víctor Jara a collaboré entre
1966 et 1969 avec les ensembles populaires Quilapayún et Inti Illimani,
il chantait dans un lieu appelé "Peña de los Parra".
Des chansons comme "El derecho de vivir
en paz".... En 1969 il a gagné le 1er prix du Premier Festival de la
Nouvelle Chanson Chilienne, avec sa composition "Plegaria a un
labrador", accompagné par les musiciens du groupe Quilapayún... Ensuite
est arrivée la tragédie, il a été arrêté à l'Université Technique de
l'État le même jour que le coup d'état de Pinochet, et
brutalement torturé et assassiné dans le Stade de Santiago du
Chili, la capitale, stage qui porte aujourd'hui son nom.
- Considères-tu qu'il y a encore un message politique dans la chanson actuelle ?
- Entrer en contact avec la vie, avec la
vérité de la vie ce qui provoque des conflits, des réactions. Et ces
réactions appellent la politique. Je ne sais pas si le message des
politiciens professionnels est valable, mais l'art ne doit pas être
séparé de la douleur humaine, il doit nous faire penser à quelque chose
de meilleur et de plus équitable pour tous .
- Un message pour les amis de Chanson Rebelle ?
- Merci d'avoir créé cet espace de culture et mes meilleurs voeux á Gérard et à sa famille.