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TISSERAND PIERRE

 

 

  Tisserand1.jpg
 
 
Autobiographie de Pierre Tisserand

"Neuf mois après une saillie qui me permit de prouver aux autres spermatozoïdes que j'étais le plus rapide de la fournée, je fus éjecté de la douceur du néant pour me retrouver en un monde où mes prédécesseurs avaient déjà fait pas mal de dégâts. C'était en 1936. Le Front Populaire créait les congés payés mais, tandis que les Gaulois pouvaient enfin partir en vacances, les grands humanistes de l'époque (Staline, Hitler, Mussolini, Hirohito, Franco) se donnaient le la pour accorder leurs violons, et 39/45 salivait à l'idée d'entrer dans la danse.

"La France fut alors une terre d'accueil
Pour l'armée allemande
Et l'on mit à sécher comme dans un recueil
Notre enfance gourmande
On enviait les bébés puisque alors nous n'avions
Plus droit à la mamelle
En revanche on avait sous l'enfer des avions
Du mou dans la gamelle
Après tout ce n'était que cette peur
Quand on a cinq ans de la peur
O douce France
Le Trenet de notre enfance"


       J'étais haut de trois ans au début des festivités ; quand elles prirent fin, j'en avais neuf ; les prisonniers de guerre regagnèrent leur foyer, mais sans jamais vraiment le retrouver : six ans avaient passé ! Six ans, pour un môme, c'est toute une vie. Et moi, soudain mis en présence d'un intrus, au lieu de clamer " Papa ! Papa ! " j'ai émis un craintif " 'jour, m'sieur… " qui explique peut-être pourquoi cet inconnu m'en a tellement voulu.
       Aznavour a chanté " Les enfants de la guerre ne sont pas des enfants… " Exact : ce sont des bonbons fourrés à l'angoisse. Et quand Pépère, mon grand-père, mon rassureur, mon dieu, s'en est allé, le sucre de ce bonbon-là s'est singulièrement écaillé.
       Alors, après de sinistres études primaires, finissant quand même par être admis en sixième (à treize ans !), je me lançai - mais vraiment sans élan - en de sinistres études secondaires qui s'achevèrent (à vingt ans !) sur un malentendu puisque l'on me remit le diplôme de bachelier. Sans rien dire, hop ! je l'ai empoché. Avec celui du mille mètres nage libre, ça m'en faisait deux. Aussi en étais-je à balancer entre pion dans un lycée et surveillant de plage, quand d'autres humanistes prirent en main la destinée des postadolescents de ma tranche d'âge. 

"La France devenue une terre de paix
Un Etat magnifique
Nous a priés d'aller présenter ses respects
Dans le nord de l'Afrique
Et certains d'entre nous surent que désormais
Ils avaient la semelle
Dans une merde qui leur mettrait à jamais
Du mou dans la gamelle
Après tout ce n'était que prendre goût
Quand on a vingt ans au dégoût
O douce France
Le Trenet de notre enfance"
 
Tisserand3.jpg
Pierre Tisserand et Jacques Bedos (directeur artistique)

Rêvant sans doute d'un monde où la violence se la jouerait discrète, étant d'accord avec Gide sur l'idée qu'on ne faisait pas "… un enfant à une dame sans se sentir confusément responsable… " je convolai, fit l'instituteur (remplaçant) pour honorer mon statut "d'adulte responsable", et, donc, devint père (de Mathias). L'enseignement nous laissant sans un sou dès le 10 du mois, je me transformai en voyageur de commerce, à mon propre compte, en allant - d'abord en Solex, puis, la fortune me souriant, en 2CV ! - vendre des matériaux pour petits travaux manuels, dans les écoles de filles et les maternelles. Ce fut en attendant l'heure de la récréation, moment où les institutrices avaient un peu de temps, que je pondis l'Homme Fossile qui se retrouverait bientôt sur mon premier disque lequel fit le même flop que mon mariage : premier divorce.

Je ne verrais plus mon fils pendant deux ans et demi, sa mère, sans m'en informer (surprise surprise !), l'ayant emmené avec elle aux USA.
Pas mal de chansons plus tard, alors que Regianni mettait l'Homme Fossile sur orbite (et moi Dis Madame S'il Vous Plaît), deuxième mariage. Naissance du fils cadet (Julien), naissance de la fille (Aurélie), Grand Prix de l'Académie Charles Cros pour l'album Comme le Temps File… TILT ! GAME OVER !… second divorce.
       Encore des petits qui me seraient arrachés, et dont je ne pourrais suivre l'évolution qu'en pointillé.

"La France était enfin la terre des moissons
Où après les semailles
On a pu récolter en filles et garçons
De bien jolies marmailles
Tout va vite et soudain blocage du compteur
Affichant pêle-mêle
Les enfants à la mère et pour leur géniteur
Du mou dans la gamelle
Après tout ce n'était miséréré
Que quelques quadras déchirés
O douce France
Le Trenet de notre enfance"

La mort de celui que je considérais comme un frère jumeau me sonne ad mouram æternam. J'enregistre quand même un neuvième album, Barbarie, puis, saisi de tous les côtés pour avoir été gérant prête-nom de la Société d'un ami (maintenant disparu…) je me retire dans les collines du Perche où peinture et littérature m'accaparent - du moins lorsque la restauration du moulin de ma compagne d'alors m'en laisse le temps. J'y fais la connaissance de Frédéric de Pasquale (il vient de nous quitter…) qui m'apprend à écrire des scenarii. Je lui dois beaucoup car, une fois son moulin retapé, ma compagne éprouva légèrement moins l'envie de m'y voir. Je me retrouve donc à la rue.
       SDF et RMiste à cinquante-sept ans, sans vouloir systématiquement tout peindre en noir, peut, a priori, donner la vague impression d'être une situation du genre désespéré.

"La France n’étant plus pour nous terre à semis
Ni même de carrière
Nous avons tout le temps mais pour voir les amis
On se tourne en arrière
A regarder devant on a pour ses petits
La peau qui se grumelle
De leur avoir laissé allez bon appétit
Du mou dans la gamelle
Après tout ce n’est pour les défraîchis
Qu’un sacré constat de gâchis
O douce France
Le Trenet de notre enfance"

Quand tu n'as plus rien, tu te sens léger, si léger que cela confine à l'aérien. C'est une impression étrange de totale liberté. Une liberté qui permet et de s'attendre au pire et de s'en foutre. Cela n'appartient qu'aux jeunes. A partir de là, délesté d'une quarantaine d'années, l'air heureux, tu deviens un piège à chance puisque celle-ci, de même nature que le fric, ne se prête qu'aux riches.

En effet, six mois plus tard, tombant sur la bonne personne, au bon endroit, au bon moment, d'un seul coup, grâce aux scenarii (on me paye pour écrire !) je redeviens très fréquentable. Et c'est reparti pour un tour. Un tour qui me fait croiser celle qui va à être la mère de mon quatrième enfant (Swann), qui me fait retrouver Jean Musy dont la sensibilité et la générosité ont permis à un dixième album d'exister, et qui, avec certaines rencontres soi-disant dues au hasard, me fait magnifiquement combler les vides laissés par mes amis disparus.
Bien sûr…

"La France un jour sera encor terre d'accueil
Ou une cheminée
Comme il n'est pas correct de prévoir le cercueil
Pour toute destinée
L'unique certitude on l'oublie mais ce n'est
Pas logique et même elle
S'étonne qu'à son nom la plupart des gens aient
Du mou dans la gamelle
Mais après tout c'est peut-être ce qu'on
Dit lorsque l'on est un vieux con
O douce France
Le Trén..."

… mais, en attendant : YOUPEEH !

"David"
Avec l'aimable autorisation de l'auteur
 
 Tisserand2.jpg
Dessin de Ghislain Debailleul
 
  "Heureusement qu'il y a des toros"
Avec l'aimable autorisation de l'auteur
 
 
Discographie

Voir la page très documentée du site de Ghislain Debailleul :

 

Novembre 2003 "Les mammifères", CD

Bibliographie
 
Tisserand12.jpg   "L'arbre au pendu", 2009  
                                      "La Péniche à cinq pattes", 2009 Tisserand11.jpg
 
 
  "Nous aussi nous marchions"
Avec l'aimable autorisation de l'auteur
 
Chanson du générique du film "Avoir 20 ans dans les Aurès" de René Vautier, 1972
 
  "Bal-People" (chanson du dernier CD de Pierre)
Avec l'aimable autorisation de l'auteur et du producteur



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