Profitant du passage d'Agnès au festival, j'ai pu l'interviewer, étonné de tant de franchise, d'intégrité et de convictions. Pour ce qui était de son spectacle, ce fut un régal, un tourbillon d'énergie pour chanter des paroles parfois assez dures pour dénoncer ou attendrir, passant de l'émotion à la colère.
Chanson Rebelle : Tu flingues les anti-IVG, les violeurs, les pétasses, alors c’est quoi pour toi le féminisme ?
Agnès Bihl : Le féminisme c’est juste en fait un des aspects de l’humanisme, les femmes représentent quand même un peu plus de la moitié de l’humanité, donc on ne peut pas toujours parler des hommes en étant humaniste en oubliant l’autre moitié de l’humanité. Je ne supporte pas les petits chefs, les petits pouvoirs, je ne supporte pas les plus forts qui tabassent les plus fragiles, voila ça m’énerve. Il y a des commandos anti-IVG qui cassent la gueule à une nana qui est déjà anesthésiée, je trouve que c’est d’une lâcheté infernale, quand on lapide en Somalie une gamine de 13 ans qui a été violée et qui a déposé plainte, hélas elle était mariée donc elle a été condamnée à la lapidation pour adultère ça m’énerve évidemment, c’est ça l’humanisme. Ça m’énerve de la même manière quand il y a une balle perdue qui chope un môme dans la rue, quand il y a un homme qui se fait virer et qui ne sait pas comment il va nourrir sa famille? et 0 56 ans il a l’impression qu’il est devenu inutile.
C.R. : tu as l’intention d’écrire une chanson sur l’excision ?
A.B. : J’ai fait une chanson dans laquelle il y a un couplet entier qui parle de l’excision.
C.R. : Peux-tu me dire quelle est ta conception de la chanson française ?
A.B. : la chanson française est en langue française, mais ma conception de la chanson que je fais ou que j’aime est différente. J’accorde énormément d’importance au texte, et j’aime que le texte soit bon et que les chansons que je fais soient celles que j’apprécierai en tant que public, par forcément raconter une histoire qui parlerait de mon nombril ou de la fille d’à côté qui a des problèmes avec son Ipod. Je préfère aller plus dans le sentiment, dans l’émotion, dans la colère, que ce soit le rire, le bonheur, la détresse, la tendresse, les vrais sentiments, que mes personnages de chansons émergent de vrais gens.
C.R. : Quels sont tes grands frangines et frangins en chanson française ?
A.B. : Yves Jamait, Anne Sylvestre, Manu Solo, Georges Brassens, Jacques Brel, Léo Ferré, Barbara, je suis issue de cette chanson-là, il y a aussi Henri Tachan, François Béranger, j’en aurais encore plein à citer.
C.R. : J’ai écouté tes quatre CD, et sous des aspects de midinette au gentil minois tu tapes parfois de manière forte, te montrant parfois même teigneuse. As-tu un esprit libertaire ?
A.B. : Oui on peut dire ça comme ça, je n’ai pas choisi, je suis née blonde aux yeux bleus, mais le reste c’est moi qui le fais, je profite de la chance que j’ai, c'est-à-dire de faire partie de cette minorité de femmes sur la planète qui ont le droit de s’exprimer sans être internées, sans être condamnées à mort, sans être enfermées, et qui ont le droit de vote, donc j’en profite pour chnater ce que je pense.
C.R. : Que penses-tu de la diffusion de la chanson française dans les médias, le système de distribution des spectacles dans les salles, de l’aide à la création à l’heure d’aujourd’hui ?
A.B. : Autant je suis capable de te parler de mes chansons, de leur écriture, autant je suis incapable de te dire ce qu’il faudrait faire, je n’en sais rien, il faudrait demander à d’autres journalistes qui se sont penchés sur la question, moi ce que je vois c’est que les grosses radios, comme Radio France, n’aiment pas tellement la chanson à texte, on n’entend jamais Allain Leprest, Yves Jamait, Anne Sylvestre, jamais des gens qui sont sur scène et remplissent d’immenses salles et qui font le plein et qui ont un véritable public. Mais avec le gouvernement qu’on a il ne faut pas s’étonner que les radios publiques fonctionnent de cette manière-là. Les chanteurs sont là, le public est là mais n’est n’est pas toujours informé de l’existence de ces artistes. Et ça ne s’arrange pas avec la crise.
Photo Gérard Gorsse
C.R. : Un petit mot sur tes créations picturales avec des messages ?
A.B. : La peinture à texte, on n’en sort pas ! J’en ai fait beaucoup pendant ma tournée au Palais des Congrès, et je n’arrivais pas à écrire pendant ce temps-là, et comme je suis plutôt hyperactive il fallait que je fasse quelque chose et comme je chantais tous les soirs j’avais une certaine tension en chantant devant autant de personnes, j’en ai fait énormément et après je me suis mise à l’écriture de « Rêve général (e) » donc j’ai laissé tomber, mais je vais reprendre. Disons que quand je n’écris pas, je peins.
C.R. : Si tu avais un message à délivrer aux internautes qui visitent le site « Chanson Rebelle », quel serait-il ?
A.B. : D’être curieux, de profiter de la toile pour aller écouter les créations des chanteurs présents sur ton site, d’aller voir des spectacles vivants, de sortir et d'aller écouter des concerts.
C.R. : Es-tu au courant de ce qui est arrivé à Eric Mie qui s’est fait censuré au milieu d’une chanson lors d’un spectacle financé par le conseil régional de Lorraine ?
A.B. : C’est honteux, je n’étais pas au courant. La nouvelle censure c’est de ne pas parler des choses, il y a tellement de médias, l’information va à toute allure, il faut tout dire donc on se retrouve avec un nouveau pètage de plomb d’une chanteuse un peu pâle au même niveau que le tremblement de terre en Haïti. Tout va tellement à toute vitesse que la nouvelle censure c’est d’oublier de parler des choses, de quelqu’un, d’un artiste.
C.R. : Tu vois des émissions qui font partager aux auditeurs des talents un peu ignorés ?
A.B. : Oui, il y en quelques-unes « Sous les étoiles exactement », l’émission de Philippe Mayer, « Le fou du roi », j’y suis passé trois fois, et Stéphane Bern a toujours été présent.
C.R. : As-tu d’autres choses à rajouter sur le monde en général ?
A.B. : Il y aurait tant de chose à dire ! On a perdu des tas d’acquis, on est dans une période où il y a de plus en plus de tabous sexuels, d’un côté y’a des films de cul de partout et d’un autre côté une espèce de puritanisme, de bigoterie qui arrivent en parallèle, on régresse totalement, fini le temps de l’utopie.
Merci frangine pour tant de sincérité, un vrai bain de jouvence, pour l'intervieweur et pour le spectateur que j'étais.
Gérard Gorsse, Mai 2010