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MARC JAVELLE, directeur de la salle Jeanne d'Arc, Saint Etienne
Marc Javelle, ce passionné de chansons française, a accepté de répondre à mes questions de manière ouverte et franche. Merci à toi Marc de t'être prêté à cette interview avec tant de sincérité.
- Chanson Rebelle : Pourrais-tu te présenter, ça serait pas mal
- Marc Javelle : Je suis depuis 1981 directeur de la salle Jeanne d'Arc, et depuis 1992 je m'occupe du festival "Paroles et Musiques" que j'ai créé à l'époque. Je vais avoir 57 ans
- C.R.: C'est amusant chaque fois que l'on entend Marc Javelle on fait une association d’idée avec la salle Jeanne d'Arc
- M.J. : Oui c'est vrai que je suis là depuis longtemps, avant le départ de Pichon j'étais la plus vielle personne en place à Saint Etienne, j'accueillais le milieu associatif depuis très longtemps, j'ai souvent été associé à des dates fortes, j’étais à l’époque sur Léo Ferré et je fais partie des gens qui ont relativement souvent ouvert leur gueule pour pas mal de choses. C'est un peu pour ça qu'on associe les deux, c'est un combat de la salle Jeanne d'Arc qu'on a mené avec la municipalité pour la laisser ouverte, c’est sûrement un des motifs, et que c'est un des derniers théâtres de France à rester ouvert, encore pour combien de temps ça je ne sais pas.
- C.R. : Aussi on associe Marc Javelle au festival « Paroles et Musiques », alors comment a commencé le festival ?
- M.J. : Par un constat d’échec, je programmais des soirées chansons, Léo Ferré, Anne Sylvestre, Leny Escudero, des premières parties et puis je faisais des soirées avec des jeunes artistes comme Philippe Forcioli, et là c’était pas terrible la fréquentation et le dernier concert que j’avais dans les années 89/90 c’était Juliette et on était 7 dans la salle, techniciens compris. Dans une salle de 600 places, ça été dur pour tout le monde, surtout pour l’artiste. J’ai dit « stop » il faut créer une dynamique, un évènement, il n’y a pas de raison que je remplisse des salles avec Ferré, Escudero, et qu’en dehors de ça une nouvelle dynamique où les gens ne viennent pas que pour des têtes d’affiches, mais aussi remplir des lieux avec des gens pas ou peu connus. Je suis donc parti de là d’un échec pour créer le festival « Paroles et Musiques », avec des plateaux, histoire de créer une dynamique.
- C.R. : Qui a été associé pour la création du festival ?
- M.J. : Cela a été une démarche tout à fait personnelle, c’est parti de ce constat, de cette idée, de l’équipe, on était que trois à l’époque, et l’idée de mettre Léo Ferré comme parrain la première année, et à l’époque je crois 5000 francs de France Telecom, c’est parti comme ça.
- C.R. : Et c’était uniquement sur la salle Jeanne d’Arc ?
- M.J. : Oui c’était vraiment Salle Jeanne d’Arc, c’était sur quinze jours, une tête d’affiche et une première partie, une formule très basique.
- C.R. : Tu n’as pas l’impression que la Salle Jeanne d’Arc c’est l’épicerie par rapport aux grandes surfaces ?
- M.J. : Oui, oui, bien sûr je crois que tous les souvenirs que j’ai viennent de là, des artistes, du public, des rapports public/artistes, en même temps c’est une bonne taille parce que ça permet de faire des choses par rapport à des petits lieux de 100 places, 80 places qui sont de plus en plus difficilement rentables, difficile à rentabiliser, c’est une bonne taille même si maintenant les choses ont encore évolué, ça devient encore plus compliqué
- C.R. : Et tu n’as pas l’impression, car la Salle Jeanne Jeanne d’Arc a quand même la réputation d’avoir accueilli des chanteurs à texte, engagés, ou je ne sais comment on peut les appeler maintenant, d’expression ou conviction et que cette chanson, non pas d’avoir moins d’audience, mais d’être moins médiatisée, il faut remplir les Zénith ?
- M.J. : Il est important qu’il y ait des têtes d’affiche, car qui dit têtes d’affiche dit beaucoup de monde, remplir des salles comme beaucoup de festivals dans notre système d’abonnement, de pass, donc si on arrive à remplir le Magic Mirror pour des jeunes artistes pas connus, c’est parce que les gens viennent pour Bénabar et qu’il est intéressant qu’ils découvrent d’autre artistes, finalement c’est important, et derrière nous, ce que l’on va appeler Zénith, on va dire tête d’affiche, quand on regarde la programmation de « Paroles et Musiques » on va dire que sur 40, 50 spectacles, on a 5 ou 6 grosse têtes d’affiches. Le reste c’est quand même des jeunes artistes en début de carrière ou en confirmation. A l’origine de « Paroles et Musiques », ça reste toujours par rapport à ce que tu disais « chanteurs à texte », c’est un long débat que j’ai avec des passionnés de chansons et on n’est pas toujours d’accord là-dessus, et tant mieux, je crois que la chanson a beaucoup évolué, il faut être attentif et que la jeune génération de chanteurs est à mon avis plus engagée que l’ancienne génération, mais avec des mots différents, dans un contexte social différent. Je crois que les successeurs de Le Forestier à l’époque où il chantait « Parachutiste », la nouvelle génération assume cet héritage, je pense au rap, au slam, pourtant j’ai été pendant longtemps allergique à ce style de musique, mais quand on découvre cette facette de la chanson, parce que c’est de la chanson, on découvre des petits bijoux de texte, à mon avis la relève est là à travers cette expression. J’écoute Camel Aouri, Abd al Malik, quand j’écoute ça je dis bien envoyé mon gars, vas-y fonce, je retrouve personnellement dans le contexte politique, social et économique cette pêche qu’avaient les chanteurs à mon époque de mai 68, des années 70, je dis « ouf » et c’est tant mieux et c’est pour ça que je suis assez optimiste pour la chanson.
- C.R. : Et comment tu procèdes pour la programmation du festival, vous êtes un collectif ?
- M.J. : J’ai un programmateur qui maintenant a créé sa propre boîte, c’est lui qui est sur le terrain, on travaille ensemble sur le concept, sur les gens que l’on a envie d’inviter, on se met vite d’accord sur les têtes d’affiche, et ce n’est pas le plus compliqué de la programmation, il suffit de savoir à quelles dates ils tournent, d’avoir un chéquier, c’est pas compliqué. Ensuite pour les jeunes artistes ou les moins jeunes qu’on a envie de programmer qui ne sont pas « grand public », nous travaillons depuis longtemps avec des maisons de production, on sait quand ils ont dans leurs écuries 3 ou 4 artistes qu’on aime bien, et quand un nouvel artiste jeune arrive on sait déjà qu’ils ont fait un présélection.
Comme on reçoit beaucoup d’albums, pour avoir une vision plus large, on a créé un comité d’écoute d’une dizaine de personnes, essentiellement des bénévoles de « Paroles et Musiques ».
- C.R. : Tu vois comment l’évolution de la chanson française par rapport à l’époque des Brel, Ferré, Brassens, Ferrat, Béranger etc…
- M.J. : Je fais partie des optimistes, contrairement à ceux qui ressassent, on a tous des modèles, comme ceux de notre génération qui doivent rester des modèles, mais il ne faut pas se tourner vers des sortes de regrets en disant « y’a plus ça, ils sont plus là », d’abord on sait pas, et puis leur successeurs sont là, ils doivent rester des monuments, des références de l’époque, mais même actuellement, je suis toujours un inconditionnel de Ferré, de Brel aussi, mais même Brel je le trouve pas dépassé, je l’écoute avec plaisir, mais j’éprouve moins de plaisir, moins d’émotion car tout bouge, la société évolue, la poésie bouge. Je suis assez pessimiste sur le mode de diffusion, sur la promotion des producteurs, sur la production des disques, des CD, mais très optimiste sur le spectacle vivant, sur scène, sur le public, sur la soif de découvrir du public. Je prends un exemple, j’ai parlé de Ferré, à mon avis c’est un grand poète, on en parlera comme de Verlaine, de Rimbaud, de Baudelaire, j’en suis persuadé, de même qu’aussi on parlera de Leprest, et je vais parler d’un chanteur que tu dois connaître : Loïc Lantoine, qui a écrit pour Leprest, et qui a une écriture magnifique, c’est aussi un grand poète, et ce qui fait plaisir, contrairement à Leprest, il a réussi à toucher un public jeune, de vingt ans, avec ses mots, sa façon de chanter. Quand tu vois un public jeune écouter les chansons de Loïc lantoine, de la même veine que Ferré ou Leprest, tu te dis là c’est tout gagné. Je m’interroge, pourquoi Leprest n’a pas réussi à accrocher ce public jeune, je pense que Leprest a des textes un peu au dessus de lantoine, peut-être que c’est musicalement. Des fans de Leprest et de Lantoine disent que si leprest avait une autre dynamique musicale il aurait un public plus large.
- C.R. : Quels sont tes meilleurs souvenirs de spectacles Salle Jeanne d’Arc ?
- M.J. : Oh j’en ai tellement, je me répète, c’est Ferré. Il a fait son dernier concert ici sans doute, on se téléphonait une ou deux fois par an. Tout est de bons souvenirs côté chansons.
- C.R. : Tu n’as pas eu de grandes déconvenues ?
- M.J. : J’ai pas de souvenirs, ce n’était pas des grands parce que j’ai oublié. J’ai un deuxième grand souvenir c’était un concert commun entre Francis Lemarque et « Chanson Plus Bifluorée ». Francis Lemarque restera un grand souvenir. Je suis très fier d’avoir fait venir tous ces gens, c’est du passé.
- C.R. : Tu as des coups de gueule par rapport au paysage de la chanson française actuel ?
- M.J. : Je râle tous les jours, si j’avais un coup de gueule à passer il serait médiatique, car il n’y a aucune raison qu’on ait occulté la génération des Leprest, des Romain Didier, des gens comme ça dans les radios, comme on occulte aujourd’hui des jeunes artistes heureusement qu’on a des choses comme « Taratata » où l’on arrive à avoir encore du direct des artistes intéressants, malheureusement on ne verra jamais Leprest ou Lantoine.
- C.R. : Tu serais d’accord pour être cosignataire d’un courrier au ministre de la culture par rapport à la situation de la chanson française actuelle et au statut des intermittents du spectacle ?
- M.J. : Je ne dis pas que la chanson française se résume à la chanson à texte, je suis le premier à écouter de la bonne variété. Quand je programme Bénabar dans « Paroles et Musiques », c’est pas du Verlaine, c’est pas du Rimbaud, mais j’estime que c’est de la bonne variété, c’est de la bonne chanson qu’on aime à écouter, je ne suis pas du genre à n’écouter que de la chanson à texte, de la poésie, j’ai aussi envie d’écouter De Palmas, c’est de la bonne variété, de bons textes, musicalement ça tient la route, et en plus c’est un super mec, il ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas, c’est un mec intelligent. Je n’ai aucune honte à écouter de la bonne variété.
- C.R. : est-ce que tu as des regrets de n’avoir pas pu faire passer certains chanteurs Salle Jeanne d’Arc ?
- M.J. : Gainsbourg, ça restera un grand regret, mais j’ai programmé Bashung dont le dernier album est magnifique. Il me semble avoir accueilli la plupart des chanteurs, Ferré, Reggiani, Trenet, mais forcément j’ai des regrets, j’ai commis des erreurs, j’ai eu des mauvais goûts, j’ai fait des bides, j’ai oublié des gens, j’en oublie chaque année. Il y a des artistes que je n’ai jamais invités à « Paroles et Musiques » et que pour différentes raisons j’aurais du inviter. Même si on me fait des reproches, je ne peux pas tout faire, j’ai fait des choix aussi, mais pour le festival j’essaie de donner la parole à des jeunes artistes, mais je n’oublie pas Leprest, Paccoud, Romain Didier, des gens comme ça.
- C.R. : Dernièrement le chanteur Éric Mie a été censuré lors de son spectacle par des élus du conseil régional de Lorraine, commanditaire d’une journée dédiée aux associations. Il s’est fait couper les micros voix et guitares au milieu d’une chanson. Que penses-tu d’un évènement comme celui-là ?
- M.J. : Je n’en ai jamais eu à ma connaissance, c’est un cas exceptionnel. Soit il chantait très faux et je peux comprendre.
- C.R. : Je connais Éric Mie, il ne chante pas faux
- M.J. : A moins qu’il n’ait chanté pour le gala des jeunes de l’U.M.P. ou pour le Front National !
- C.R. : C’était pour le conseil régional P.S. de Lorraine
- M.J. : Alors je ne comprends pas pourquoi, je ne connais pas l’histoire, ses textes choquaient ?
- C.R. : Éric Mie est un chansonnier
- M.J. : Il y a peu d’exemples, mais jamais un organisateur ne peut intervenir dans un concert. Si cela m’arrivait, même si un mec chante mal ou se plante, il finira de toute façon son concert, et je le lui dirai à la fin, c’est une honte absolue.
- C.R. : Tu es porteur de la mémoire de la Salle Jeanne d’Arc, est-ce que tu penses écrire un livre sur son histoire ?
- M.J. : Non, pour deux raisons, je ne suis pas écrivain d’une part, d’autre part je n’ai pas l’esprit de mémoire, de conserver des archives, mais avec l’âge je regrette. J’ai jamais de photos d’artistes, de livre d’or, des anecdotes, je ne garde pas cet esprit-là.
- C.R. : Sur le site « Chanson Rebelle », j’ai envie de transmettre aux plus jeunes cette mémoire que l’on a des générations passées et d’un certain type de chansons actuelles.
- M.J : Peut-être que cela viendra quand j’aurais arrêté, mais d’abord il faudrait que je m’y mette et puis je n’ai pas l’écriture. Il faut être doué pour écrire, sinon j’aurais peut-être été chanteur. Ce serait un livre polémique je pense, et par rapport à la Salle Jeanne d’Arc je serai obligé de dire que c’est un constat d’échec. A part la programmation du festival je ne fais plus celle de la salle Jeanne d’Arc, donc pour moi c’est un échec, c’est mon échec, même si il y a des raisons qui font que je me suis bagarré, voilà je n’ai pas réussi. Ça sera mes grands regrets par rapport à la salle de ne pas maintenir une programmation chansons. Donc si j’écris ce sera pour expliquer pourquoi c’est un échec pour des causes politiques.
- C.R. : Ce n’est peut-être pas tout à fait un échec.
- M.J. : Pour moi si car c’est dommage qu’un théâtre de 600 places n’ait sa propre programmation, ne fasse plus vibrer les gens, ne serait-ce que pour présenter la nouvelle génération des chanteurs, pour le personnel qui est encore là, qui remplit ses tâches, ça restera quelque part des regrets. J’expliquerai un jour tout ça, mais je n’ai pas dans ma tête cette mémoire qui fait que j’aurais pour le moment des choses passionnantes à raconter.
- C.R. : Pour finir j’aurais bien voulu qu’on évoque ton frère Daniel, à moins que cela te gêne.
- M.J. : J’ai récupéré tous ses textes, et comme j’ai toujours un peu gratouillé la guitare et que j’adore chanter, je suis en train d’apprendre deux ou trois chansons de Daniel pour mon plaisir personnel. Ça ne m’ennuie pas parce que ça correspond, toi qui est là-dedans et qui y étais aussi à l’époque, au temps béni de la chanson. Daniel était un artisan de la chanson, je ne sais pas si c’est l’expression juste, c’est quand même un des derniers qui avant sa mort faisait encore la manche dans les restos, les bars de Saint Étienne, il en a chié, il en a bavé. Je me souviens qu’à l’époque pour les chanteurs comme mon frère il arrivait à travailler, à tourner, à faire des trucs. Je crois qu’il a laissé une trace comme ceux de sa génération. Paradoxalement il y avait à l’époque plus de moyens avec les circuits parallèles comme les M.J.C. où l’on donnait des subventions pour faire vivre des lieux alternatifs.
- C.R. : Donc on revient toujours à ce problème de lieux et de moyens.
- M.J. : Pour les jeunes artistes ce n’est pas facile pour tourner, ou alors il faut qu’ils soient vraiment doués. Mais pour les artistes intermédiaires, sans être péjoratifs, je pense qu’ils doivent en chier, pour les artisans de la chanson et dans ma bouche c’est une bonne expression. Et puis il y a plus la culture dans le public, c’est bien dommage !
Je dis ça, mais je ne suis pas aigri.
Gérard Gorsse, Septembre 2009
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