C'est au cours d'un séjour chez "Le Pierrot", comme il lui plaît de se nommer, que nous avons pu échanger des propos sur le monde qui nous entoure, la chanson, et puis partager nos colères et nos coups de coeur, avec en toile de fond le bassin d'Arcachon,.
J'avoue avoir été impressionné par la qualité de ses propos et par son intégrité, et alors qu'il pourrait couler une retraite tranquille, Pierrot a toujours cette fringale de création qui n'est pas prête d'être rassasiée.
- Gérard : Alors la chanson c’est fini ?
- Pierre : En tout cas, pour moi, oui. Et puis je dois dire que, même si elle m’a fait vivre plutôt correctement pendant quelques décennies, comme elle est tombée au mains de trouducs sortis d'écoles plus ou moins commerciales, merci bien.
- G. : J’ai vu tes tableaux et tes manuscrits de bouquins, est-ce encore ta boulimie de dire, d’être le témoin de ton temps, de pousser des coups de gueule et des coups de cœur ?
- P. : Les tableaux font également partie du passé. En revanche, la littérature me transporte (dans tous les sens du terme). Comme le dit un sacré bonhomme nommé Henri Girard à propos du dernier bouquin (non encore publié) que je lui ai proposé : « Eh bien, Pierre, tu sais quoi ? Moi, j’appellerais ça un roman colère ».
- G. : Nous avons parlé de la chanson française actuelle, peux-tu m’en dire plus ?
- P. : Tant que ces petits nouveaux oublieront leurs couilles à la maison quand ils chantent, je n’aurai rien d’autre à dire que « Vivent Brel, Ferré, Brassens et Ferrat ! »
- G. : As-tu des regrets de l’époque où les chanteurs étaient plus des complices que des rivaux ?
- P. : Je n’ai connu ni complices ni rivaux mais des artisans qui n’hésitaient pas à « vingt fois sur le métier remettre leur ouvrage… » et se conduisaient généralement (il y a toujours des exceptions) plutôt avec humilité (Corringe et Souchon, par exemple). À se demander, d’ailleurs, si le talent n’est pas inversement proportionnel à la “grosse tête” car c’est fou ce que l’on rencontre — est c’est valable partout — de géants chez les médiocres.
- G. : Projets ou rêves, tu en as une définition intéressante ?
- P. : Intéressante, je ne sais, mais je te la livres telle — ou peu s’en faut — que je l’ai écrite dans une pièce : « J’ai toujours rêvé. Dès que j’ai ouvert les yeux, j’ai rêvé. Et pas des rêves petit bras, petit costard, petites amours. Pas le rêve pauvre comme Job, quoi, alors que pour le même prix, on a celui riche comme Crésus. Je rêve largement au-dessus de mes moyens, sinon, ce n’est pas rêver, c’est faire des projets. Et alors que rêves ou cauchemars disparaissent — ou tout au moins s’estompent — en général au réveil, les projets, quand ils ne vont pas jusqu’à empêcher de dormir, demeurent dans les pensées du matin au soir. Dérisoires ou solides, ils peuvent soit se réaliser, soit retomber sur ceux qui les caressent, soit les envoyer par le fond. La remontée est lente et difficile, voire impossible pour certains, et, de toute manière, douloureuse. »
- G. : Pour toi la fraternité c’est quoi ?
- P. : Un mot qui devrait être d’une banalité sans nom, au même titre que respirer, mais comme la plupart d’entre nous ne vivent plus qu’en apnée, il est devenu si exceptionnel qu’il permet aux faux culs de passer pour ce qu’ils ne sont pas et, partant, de se faire élire.
- G. : Nos deux gamins ont joué ensemble, sereinement, calmement, quels messages tu voudrais transmettre à ces adolescents en devenir ?
- P. : Sans jamais chercher à être le meilleur, donnez toujours le meilleur de vous-mêmes, y compris dans la hargne.
- G. : Comment vois-tu l’avenir de la chanson française telle que nous la considérons ?
- P. : Il y a eu le Yéyé et l’on croyait bien que cette chanson dont tu parles, était en pleine décomposition. Mais ceux que nous aimons ont repris le contrôle de la situation. Espérons que l’actuelle vague de castras qu’on nous inflige ne soit également qu’une passade.