C'te putain de censure
Ce mot me trotte trop souvent dans la tête et depuis bien trop de temps.
Tout cela a commencé dans la fin des années 60 quand nous avions osé
monter une troupe de chanteurs à la vie bien éphémère, qui lors de son
premier spectacle, après 20 minutes, s’est vue fermer le rideau de la
salle face à nos yeux ébahis, d’abord devant le fait que les
spectateurs ne nous voyaient plus, et que nos oreilles avaient de la
peine à entendre la phrase assassine que l’organisateur avait prononcée
pour justifier sa décision « Nous déclinons toute responsabilité
des paroles qui viennent d’être chantées ». Et machin, ça
t’écorcherait la gueule de dire
« auteur-compositeur-interprète » ou bien
« artiste ». Non, loin de faire amende honorable, il a refusé
de rembourser les spectateurs ce qui lui a valu quelques plaies et
bosses de cette jeunesse nourrie au biberon de la contestation
soixante-huitarde. En fait je découvrais pleinement et peu
glorieusement ce qu’était la censure, mais ce genre de censure avait le
mérite d’être directe, stupide et sans détour et clairement exprimé,
bien que méprisante.
Revenons à la censure médiatique de l’avant 68. Boris Vian
s’époumonait à chanter « Le déserteur » dans les caves de
Saint Germain des Prés ou dans les cabarets « Rive Gauche ».
Mais les médias nationaux avaient purement et simplement censuré sa
chanson, ordre du "grand patron". La guerre d’Indochine était rentrée
dans l’histoire, mais la guerre d’indépendance de l’Algérie pointait
son nez, alors déserter jeunesse, vous n’y pensez pas !!!
Est venue ensuite la période des émissions de télévision de fortes
audiences qui présentaient ce que l’on appelait alors « La
variété ». Je n’ai pas une reconnaissance immodérée pour Guy Lux,
il n’empêche que c’est dans une de ses émissions que j’ai pu écouter
pour la première fois Jean Ferrat chanter « Nuits et
brouillards » et « La montagne » au milieu d’un magma de
chanteurs plus aussi stupide les uns que les autres. Je vous ferai
grâce de tout commentaire sur leur aspect sirupeux et inconsistant. Par
opposition à la « Variété » est né le concept de la chanson
« à texte » ou chanson « Engagée ». Mais ce type de
chansons était peu diffusé, hormis sur certaines radios comme France
Inter.
Plus tard il y eut un retour de manivelle et certains artistes comme
Lavilliers, Renaud et quelques autres ont refait surface dans le
paysage audio-visuel de même que certains comiques comme Desproges
« On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui »,
Coluche ou Guy Bedos. J’ai pensé alors que l’on revenait à une
médiatisation libre, c’était sans compter sur l’aspect financier et
consensuel de ce que pompeusement certains osent encore appeler la
création alors qu’ils ne font que du bisness.
La censure n’est plus ce qu’elle était. Directe, affichée, annoncée,
farouche, tranchante. Non elle devient perverse, sournoise, dégueulasse
et surtout elle pue le fric.
Un chanteur n’est plus censuré, il fait ou ne fait pas de l’audimat. Le
ministère de la culture n’est plus que l’antichambre de la bourse. Les
médias ont des tiroirs caisse dans la tête, ils se foutent royalement
de la création, et surtout de la qualité de la création. Tout n’est que
finances, formatage pour mieux faire applaudir un public de veaux à des
élucubrations insipides. Et le public en redemande, ce qui prouve que
la culture donne accès au libre arbitre, et l’ignorance à l’abattoir.
Michel Valette, dont le parcours et l’âge forcent le respect me disait
que ce n’était pas la chanson française qui était malade, mais bien le
système de distribution. Cette distribution qui compte plus ses écus
qu’elle n’écoute la création de qualité.
Messieurs les censeurs faiseurs de fric et distillant de la connerie, je vous emmerde.
Gérard Gorsse