Des " Oiseaux de passage " au " Vol arrêté "
"Le spectacle et le disque précédents finissaient par une chanson de
Brassens et Richepin, " Oiseaux de Passage ", un texte à la gloire des
gueux, oiseaux précaires mais libres, canards sauvages que regardait
passer le troupeau hébété des volailles de basse cour, bourgeois
envieux malgré tout, du fond de leur sécurité grillagée, envieux de ce
ciel dangereux mais infini.
C'était bien beau.
Pis on y croyait encore un peu ; ça paraissait possible.
La griserie du vol libre, les grands espaces, tout ça…
Et puis il y a la vraie vie qui rattrape, les canards sauvages se
font de plus en plus rares, la chasse est ouverte, et de toute façon,
quand elle ne l'est pas, on légitime l'abattage par la tradition, et le
tour est joué, la palombe rend les armes qu'elle n'a jamais eues.
Et nos ministres ont l'arrogance du chasseur impuni, du braconnier qui
pense qu'un oiseau qui tombe fera toujours moins de bruit que le coup
de fusil qui l'abat. Un oiseau, oui, mais dix, mais cent, des milliers ?
Parce que tout le monde est visé ; la traque systématique de tout ce
qui relève de la pensée, de l'éducation, de l'art, de la solidarité, de
la gratuité en somme, cette battue n'épargne personne : elle fauche
ceux qui sont déjà en l'air, brise l'envol de ceux qui partaient, cloue
au sol ceux qui n'auront même pas le loisir de DESIRER, tellement ça
paraîtra impossible, voire ridicule, d'être chercheur, musicien,
archéologue, infirmière, professeur, tout ce dont on peut rêver quand
on est poussé par autre chose qu'un souci de profit immédiat et
matériel.
Alors je ne chante plus les oiseaux de passage, je chante le vol
arrêté, la fin du bal, "c'est les oiseaux, jamais les balles, qu'on
arrête en plein vol."
Parce que le tir se fait serré, c'est le temps, la saison des connards
sauvages, même si on est encore quelques-uns à zigzaguer avant que la
mitraille ne retombe en chape de plomb, quelques-uns à ne pas se
résigner, à se dire que si on est moins nombreux, on doit juste crier
plus fort, quelques-uns à se promettre que même si on tombe, on ne
s'écrasera pas, quelques uns à se jurer que notre dernière plume
servira encore à dénoncer le tireur bien nourri, sûr de son impunité et
content de son ignorance.
Tellement inconséquent qu'il ne voit pas que ce qu'il abat, un jour, va lui tomber dessus."
Nicolas BACCHUS